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samedi, 22 mars 2008

22 mars 1968





Nanterre était une nouvelle fac. Pas plus de 1000 étudiants. Il n'y avait ni bistrot ni cinoche dans les parages. A la Cité Universitaire, les garçons n'avaient pas le droit d'entrer dans le bâtiment des filles : mais le contraire était permis. Dans l'ascenseur des filles, il y avait tagué :
Jouissez sans entrave !

Nanterre avait été construite à côté d'un bidonville d'ouvriers et de rapatriés d'Algérie. Les étudiants mangeaient des brochettes avec les arabes ; quand une fille ou un môme se faisaient frapper par leurs darons ou leurs frères, ils allaient se cacher à la Cité Universitaire.

En fait, malgré - et même, à cause - de ce no-man's land urbain, les 1000 étudiants de Nanterre se connaissaient tous et les liens étaient renforcés. Dans pareil environnement, se fréquenter était une question de survie.

C'était la France de Tante Yvonne : pas de liberté sexuelle, pas de droit à la contraception, à l'avortement ; les femmes devaient demander à leur mari l'autorisation d'ouvrir un compte en banque. Alors à Nanterre et dans d'autres facs, notamment à Strasbourg, des brochures circulaient, contre la répression sexuelle. Il y avait des manifestes, des réunions publiques. Et bien sûr, on se révoltait contre le capitalisme et la guerre au Viet-Nam.

Le soir du 20 mars 1967, un garçon de Nanterre lance : Et si on occupait le bâtiment des filles ?... C'était non-prémédité. Et le lendemain, malgré une franchise datant du Moyen-Age et interdisant à la police d'entrer dans les universités, les forces de l'ordre évacuent l'internant des demoiselles. Une liste noire est dressée, avec 29 noms : il est question de les interdire de cours. Parmi les noms figure celui de Daniel Cohn-Bendit.

A la rentrée universitaire 1967, on apprend que Dany-le-rouge est transféré de Nanterre à la Sorbonne. 10 à 12 000 étudiants se mettent en grève. Cohn-Bendit est maintenu à Nanterre. Mais il est bientôt menacé d'expulsion hors du territoire national.

Le 22 mars 1968, en début de soirée, plus d'une centaine d'étudiants se rassemblent au pied de la tour administrative de la fac de Nanterre. Quelques jours plus tôt, 3 ou 4 étudiants avaient été embarqués par la police, après le saccage des bureaux d'American Express, derrière l'Opéra de Paris.

Une tour de 8 étages, symbole vaguement phallique du pouvoir. En haut, la salle du conseil de l'université, le saint des saints. On s'interroge : la tour ou un amphi ?... Les manifestants envahissent le rez-de-chaussée. On s'interroge encore : on reste là, ou on va plus haut ?... Cohn-Bendit met en garde contre les possibles poursuites judiciaires, si la salle du conseil est occupée. Mais il ajoute qu'il se ralliera à la majorité.

Or celle-ci veut aller jusqu'en haut. Au huitième !... Alors, au bas des escaliers, on force le barrage formé par les corps de l'assesseur du Doyen et du chef du personnel. Non sans avoir d'abord reculé après une première résistance.

Là haut, ils sont 150. Très vite, ceux qui veulent tout casser se barrent, puisque la majorité a décidé de ne pas foutre le bordel. En partant ils ont le temps de bomber les murs :
Les syndicats sont des bordels, l’Unef est une putain !
Professeurs vous êtes vieux… votre culture aussi !
Le savoir est en miettes, créons !
Restent alors les anarchistes et les trotskystes. Un appel est rédigé. Mai 68 est lancé.