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lundi, 14 avril 2008

Allez les ponettes, aux asperges !

Hiver 54, chez Madame Arthur, une boîte de travelos du XVIIIème arrondissement (elle existe toujours, 75 rue des martyrs). Tard dans la nuit, et avant le petit matin, la revue est terminée, et la grosse clientèle est partie. C'est l'heure à laquelle débarquent les putes de la Porte de La Chapelle, disciplinées comme des collégiennes, et sous la houlette d'une sous-maîtresse en manteau de vison.

Les filles ont bien travaillé : la chef leur commande du champagne. Assises dans un recoin de la salle, elles font une pause, avant d'aller reprendre le travail. Elles écoutent le pianiste, qui joue sur commande pour les derniers clients. Il y a une chanson qu'elles aiment entre toutes : elle s'intitule Pourquoi, elle a été co-écrite par le pianiste et Louis Laibe, le chef de la revue, qui l'interprète sur scène.

Le pianiste, Lucien Ginsburg, cumule aussi la fonction de chef d'orchestre. Pour le jeune homme, les nuits chez Madame Arthur constituent un petit boulot, qui lui permet de vivoter tant bien que mal avec sa femme, Elisabeth Lévitsky (il l'a épousée en 1951, ils divorceront en 1957). En attendant des jours meilleurs. Grand peintre ? - Il n'y songe plus. Peut-être auteur-compositeur de renom - il est inscrit à la SACEM depuis juillet - ; mais pas pour chanter lui-même sur scène ses propres chansons : c'est trop de trac, il est un grand timide... L'embêtant, c'est qu'il ne voudrait pas être comme Francis Lemarque, qui écrit et compose dans l'ombre d'Yves Montand.

gainsbourg_1962.jpg Au piano, Lucien a pris la place de son père, Joseph, lui aussi pianiste de bar par nécessité. Les Ginsburg sont très mal assortis à l'ambiance qui règne chez Madame Arthur : dans leurs costumes stricts, on dirait des croque-morts. Ils ne fraient pas avec les folles. Trente ans plus tard, Laibe hallucinera quand il entendra les chansons gays de Serge Gainsbourg : I'm the boy, Kiss me Hardy, Harley David son of a bitch, Mon légionnaire...

Mais pianiste de bar presque toutes les nuits, ça structure Lucien. Fini de jouer les dilletantes en ne rêvant que de peinture. En attendant mieux, Lucien se fait la main en co-écrivant avec Louis Laibe les chansons de la nouvelle revue, sur le thème du cirque. Sur des paroles de Laibe, Lucien s'entraîne à composer dans des styles différents. Pour l'instant, il signe sous le pseudonyme de Julien Gris (ou Grix). Julien pour Julien Sorel, Gris pour le peintre Juan Gris.

Et puis c'est chez Madame Arthur que Lucien a trouvé son premier interprète. Lucky Sarcell, un ancien boy de Mistinguett, chante Antoine le casseur, une chanson déposée à la SACEM début février 1955. Evidemment, Sarcell, ce n'est pas Gréco, ce n'est pas Montand, ce n'est pas Caura Vaucaire, ce n'est pas Michèle Arnaud : Sarcell, c'est un gars qui s'est fait virer des Folies-Bergère pour avoir sniffé de la coke au lieu de faire son entrée sur scène... Mais bon, pas de quoi se prendre un flingue...

Allez les ponettes, aux asperges ! : la commandante des filles de la Porte de La Chapelle donne le signal du retour au tapin. Dans 4-5 ans Juliette Gréco et Michèle Arnaud chanteront du Serge Gainsbourg. Il sortira un disque, il fera des radios et des télés, et ce sera la fin de l'anonymat.


Commentaires

1. Le dimanche, 6 mai 2012, 10:06 par Gilles Verlant

Lorsque j'ai réuni ces infos - joliment racontées ici - c'était 2/3 mois après la mort de Serge. J'avais eu l'autorisation des ayant-droit d'aller fouiller les archives de la Sacem et suis tombé sur ce nom, Louis Laibe (et aussi Paul Alt, et d'autres). Je l'ai retrouvé et il m'a raconté ce qu'à l'époque personne ne savait... Serge n'en avait jamais parlé - ni à moi ni à qui que ce soit. Comme quoi Gainsbarre avait des pudeurs ! Joann Sfar a mis des images sur cet épisode, maintenant cela fait partie de la légende gainsbourienne, mais n'oubliez jamais un truc : avant l'édition 92 de ma bio, ça n'existait pas ! Que ne l'ai-je su quelques mois plus tôt, pour l'interroger à ce sujet !