Dernières nouvelles

lundi, 14 juin 2010

Vancouver ! Vancouver ! This is it !

David Johnston, Coldwater Ridge, 17 mai 1980Dimanche 18 mai 1980, 8 heures 32. Le volcanologue David A. Johnston était en train de communiquer par radio ses dernières observations à son quartier général de Vancouver (Oregon). Soudain, un tremblement de terre de magnitude 5.1 provoqua un gigantesque glissement de terrain sur la face nord du mont Saint Helens, mettant brutalement au contact de l’air une poche de magma et de gaz sous très haute pression. En 40 secondes, une nuée ardente allant presque à la vitesse du son, pulvérisant et brûlant tout sur son passage, fondit sur Coldwater II, le poste d’observation du volcanologue imprudemment installé sur une crête à moins de 10 km. “Vancouver ! Vancouver ! This is it ! ” : ce furent les dernières paroles de Johnston. On ne retrouva jamais son corps.

 

18 mai 1980Depuis ce jour, le Saint Helens n’a plus ce sommet enneigé de forme conique qui l’avait fait surnommer le “Fuji-Yama de l’Amérique” : à la place, il y a maintenant un grand cratère en forme de fer à cheval ouvert vers le nord, avec au milieu un nouveau dome qui s’accroit d’année en année. Le volcan a perdu de l’altitude (400 mètres), et la végétation essaye de reprendre ses droits sur un paysage aride et dévasté, où des souches et des troncs d’arbre couchés témoignent encore de la violence de la catastrophe.

Un observatoire, le Johnston Observatory, a été construit depuis peu sur la crète où se tenait le volcanologue. La crète a été rebaptisée aussi en son honneur. En 1993, lors des travaux de la route qui y mène, la Spirit Highway 504, des ouvriers retrouvèrent des restes présumés de l’équipement du volcanologue.

Les signes du réveil

Le mont Saint Helens semblait dormir depuis plus de 100 ans. Des sismographes ne furent installés qu’en 1972, et ils n’enregistrèrent que 44 petits tremblements de terre entre janvier 1975 et le début de 1980. Mais à partir du 15 mars de cette même année, la fréquence des tremblements de terre augmenta : une centaine en 6 jours. C’était l’indication d’importants mouvements du magma dans les entrailles du volcan. Mais pas encore le signal évident d’une reprise de l’activité éruptive. Il fallait encore d’autres événements pour arriver à une conclusion.

Le 20 mars eut lieu un tremblement de terre d’une magnitude supérieure aux autres : 4,2 sur l’échelle de Richter. A compter de ce jour, une équipe de volcanologues et de géologues fut constituée par l’USGS, et déployée autour du volcan. Le Saint Helens fut ainsi soumis aux méthodes et aux techniques d’observation et de prévention qui avaient fait leurs preuves précédemment pour les volcans hawaïens. Les sismographes supplémentaires enregistrèrent une augmentation de la fréquence horaire du nombre de tremblements de terre. En moyenne, leur intensité sur l’échelle de Richter augmentait également. C’était l’indication que du magma cherchait à atteindre la surface, en se frayant un conduit à travers la roche solidifiée.

Les 24 et 25 mars, l’activité sismique atteignit son paroxysme, et les appareils furent saturés. Aucun doute n’était possible : le volcan allait entrer en éruption… Mais quand ? En attendant, les autorités du U.S. Forest Service et l’USGS commencèrent à avertir la population et à fermer certaines zones. On établit aussi un barrage sur la State Highway 504. La coordination entre les équipes scientifiques, nationales et fédérales s’organisait.

Le 27 mars, les sismographes enregistrèrent un tremblement de terre de magnitude 4,7, suivi de l’apparition, au sommet du mont, d’une colonne de vapeur et de cendres de 2 kilomètres de haut. C’était une éruption de type phréatique. L’explosion créa au sommet un cratère d’environ 76 mètres de profondeur, faisant sauter la roche comme un bouchon de champagne. Des fissures apparurent aussi. On commença alors à craindre des avalanches. L’apparition d’un second cratère fut observée dans la matinée du 29.

A partir du 1er avril, le réseau des sismographes enregistra des séquences de tremblements harmoniques : combinées à la détection de l’émission de dioxyde de souffre, c’était le signal que le magma cherchait à remonter vers la surface. Il n’y eut alors plus l’ombre d’un doute sur une éruption beaucoup plus violente qu’une simple série d’éruptions phréatiques. Le tout était de savoir quand.

 

Harry Randall Truman, son whisky, sa cadillac rose et ses seize chats

Les éruptions phréatiques du mont Saint Helens déclenchèrent les nuées de curieux, qui venaient par cars entiers pique-niquer aux bords des lacs situés hors du périmètre de sécurité, mais offrant une bonne vue sur le volcan. Le long de l’autoroute 504, l’explosion des T-shirts venait encadrer la coulée des véhicules, venant butter sur les barrage. Chaque jour, près d’une centaine d’avions privés bravaient l’interdiction de survoler le mont.

Harry Randall Truman Mais à l’intérieur du périmètre de sécurité, sur les bords du Spirit Lake, Harry Randall Truman, un vieil homme ronchon de 83 ans, et dont le nom évoquait celui d’un ancien président des Etats-Unis, refusait de quitter sa maison. Les journaux et les télévisions s’emparèrent du sujet ; et, très vite, le propriétaire de cabanes à louer du Spirit Lake devint une petite célébrité : Harry, ses jurons, ses histoires, son piano, ses 38 bouteilles de bourbon, ses 16 chats et sa cadillac rose achetée en 1956. Mais l’homme, qui recevait par sacs entiers des poèmes et des suppliques des petits écoliers américains, était plus complexe et moins caricatural que l’image qui en fut donnée, et que la chanson qui lui fut consacrée.

Né en 1896, il était rescapé du torpillage du Tuscania, un transporteur de troupes américaines, en 1918 au large des côtes de l’Irlande. Mécanicien dans l’Armée de l’Air, il avait appris à voler. Rendu à la vie civile, il avait tenu une station-service. Puis il avait trafiqué le rhum pendant la Grande Prohibition, organisant à grande échelle la distibution. En 1926, ce serait pour fuir certains malfrats à qui il faisait trop concurrence, qu’il se serait réfugié avec petite sa famille et un calibre 45 au bord du Spirit Lake, sous le mont Saint Helens.

Le voici à la tête d’une propriété de 200 000 mètres carrés, le Mount St. Helens Lodge, où pendant 50 ans il louera des chambres, des cabanes et des bateaux (il en possédait une centaine)… et braconnera les ours et les cerfs. En 1936, le Spirit Lake Lodge accueille l’équipe du tournage de God’s Country and the woman, produit par Jack L. Warner de la Warner Bros.

Son copinage avec l’un de ses clients - un juge de la Cour Suprême - permettra à Harry de rencontrer en 1944 son homonyme célèbre : Harry S. Truman, alors en campagne pour la vice-présidence, et futur 33ème président des Etats-Unis.

Divorcé deux fois, la troisième Mme Truman décède en 1978, et Harry s’enfonce dans la dépression. Son alcoolisme empire et son état se dégrade… Jusqu’au réveil du mont Saint Helens, où sa petite célébrité médiatique lui redonne la vie. L’homme se plaît à poser pour les journalistes et les curieux, débitant ses histoires à un rythme de mitraillette. Dans ces conditions, on comprendra qu’il ait pu déclaré aux journalistes que cette montagne, le Saint Helens, était toute sa vie, et qu’il pouvait bien disparaître avec son Lodge du Spirit Lake.

Le vieux Harry et ses histoires...

Incrédulité, imprudence et impatience

L’attitude du public et des media contrastait fort avec la conviction des autorités et des scientifiques. Le bon sens populaire préférait s’en remettre à l’opinion du vieux Harry : l’importance des événements était exagérée. Quant aux journaux, ils balancaient d’un jour à l’autre entre prédictions alarmistes et nouvelles rassurantes : le Saint Helens allait retourner bientôt à son sommeil, et les beaux jours sur les bords du Spirit Lake pourraient continuer. Après tout, le volcan n’éjectait que de la vapeur d’eau et de la cendre : point de magma à son sommet, aucune coulée de lave ne dévalant ses flancs. Tout le travail des scientifiques pour prévenir d’une catastrophe et sauver des vies humaines était rendu caduc par ce que racontaient les media et un vieux borné de 83 ans, héros folk résistant aux autorités scientifiques et à l’autorité de l’Etat.

L’état d’urgence décrété le 03 avril par le gouverneur Dixy Lee Ray souffrait des exceptions et des entorses. La Garde Nationale, les sheriffs des comtés, les gardes forestiers avaient bien de la peine à faire exécuter les mesures de sécurité. D’abord il y avait ce Harry Truman, qui vivait dans l’illégalité parfaite en restant chez lui. Ensuite, il avait la pression constante des bûcherons pour retourner à leur travail. Des lacs et des cours d’eau poissonneux étaient compris à l’intérieur du périmètre de sécurité : d’où le mécontentement des pêcheurs à l’approche de la saison du printemps. Sans compter les survols d’avions et d’hélicoptères, et certains grimpeurs téméraires. Enfin, le gouverneur Ray avait autorisé la tenue d’un camp scout sur les bords du Spirit Lake, une semaine avant le cataclysme du 18 mai.

C’est que le grand feu d’artifice espéré par le public tardait à venir. A partir du milieu du mois d’avril, les explosions phréatiques tendirent à décroitre. Versatiles, les media commencèrent à se désintéresser du volcan. Mais l’acalmie apparente masquait en réalité un phénomène bien plus inquiétant.

Le cryptodome

Le cryptodome

Le 17 avril, les volcanologues dévoilèrent leur observation la plus inquiétante : ne pouvant sortir par le cratère creusé par les éruptions phréatiques, le magma venait s’accumuler dans une poche située sous le flanc nord, créant un cryptodome gonflant à la vitesse moyenne de 1,5 à 2 mètres par jour. Cryptodome et non dome de lave, puisque celle-ci n’était pas visible. Le flanc nord de la montagne devenait donc très instable, et les savants étaient unanimes pour dire que ce phénomène constituait le plus grand danger. Mais tous ne s’accordaient pas sur la nature de ce danger.

Pour certains, la déformation de la face nord conduirait à une avalanche. D’autres penchèrent pour une explosion gigantesque. Mais d’autres, encore, faisaient le rapprochement avec l’éruption en 1956 du Benzymianny, un volcan situé sur le territoire soviétique : l’effondrement d’une de ses faces avait entraîné une coulée pyroclastique horizontale ; en d’autres termes : une nuée ardente… C’était probablement la conviction de David Johnston. Mais cette théorie ne fut pas retenue lorsqu’il s’agit de délimiter les zones à risque.

En réponse aux alarmes des scientifiques, le gouverneur de l’Etat de Washington promulgua le 30 avril un ordre exécutif délimitant une zone rouge autour du volcan. Toute personne surprise dans ce périmètre se verrait infliger une amende de 500 dollars… Mais lorsque l’on compare la carte de cette zone rouge, avec celle des dégats effectifs du 18 mai suivant, force est de constater que les autorités officielles - politiques et scientifiques - ignoraient largement le détail du scenario de la catastrophe à venir.

A la mi-mai, le mont Saint Helens avait augmenté de 0.1 kilomètres cube. L’activité éruptive visible, phréatique, avait presque cessé. Le 17 mai, le gouverneur Dixy Ray autorisa une cinquantaine de cars à pénétrer de jour dans la zone rouge, afin que les propriétaires puissent venir récupérer des affaires. Des journalistes en profitèrent pour interviewer Harry Randall Truman. Sans le savoir, ils partagèrent la dernière journée de la vie du vieil homme.

Depuis Bear Meadows, Gary Rosenquist a photographié le cataclysme

Le cataclysme

Dimanche, 18 mai 1980, 7 heures. C’est le début d’une matinée ensoleillée de printemps. Depuis Coldwater II, un poste d’observation situé sur une crête à moins de 10 kilomètres du cratère, David Johnston, dont la fonction consiste à mesurer les évolutions du cryptodome et les émissions de dioxyde de soufre, communique par radio ses résultats à son quartier général de Vancouver, Oregon. Rien de neuf à signaler : les mesures sont les mêmes depuis plusieurs jours. Pas d’évolution notable, donc.

Reid Blackburn, mont Hood, été 1979.Plus loin, sur les bord de Coldwater Creek, Reid Blackburn s’est réveillé, et compte bien profiter de l’une des dernières journées que lui paye le Columbian de Vancouver, le journal qui l’emploie à titre de photographe et de reporter. Reid, 27 ans, est un authentique amoureux de la montagne, et il a déja escaladé le Saint Helens au moins 3 ou 4 fois par le passé. Mais comme le volcan semble se rendormir, et intéresse de moins en moins le grand public, il a été décidé que le campement de Reid se terminerait le mercredi suivant.

Pendant ce temps là, à bord d’un cessna, un couple de géologues, Keith et Doroty Stoffel, survolent la montagne.

Il est 8 heures et 32 minutes.

Soudain, un tremblement de terre de magnitude 5.1 se produit à l’intérieur du volcan. 10 secondes plus tard, le flanc nord du Saint Helens commence à s’effondrer : le tremblement de terre est en train de provoquer l’un des plus grands glissement de terrain jamais observé par l’homme.

Depuis leur petit avion, les Stoffel y assistent fascinés. Au sol, depuis Bear Meadows, Gary Rosenquist prend photo sur photo. L’avalanche de roches prend deux directions. Au nord, en direction du Spirit lake, dont elle déplace les eaux en un instant, créant une vague monstrueuse de 180 mètres, et surélevant le lit du lac de 90 mètres de gravats. Vers l’ouest, en direction du bras nord de la Toutle River, dont elle comble la vallée de plusieurs dizaines de mètres, sur près de 20 kilomètres de long.

L’avalanche a probablement tué sur son passage le vieux Harry Truman, l’ensevelissant avec son whisky, ses 16 chats et sa cadillac rose de 1957.

Mais le glissement de terrain provoque un phénomène encore plus meurtrier. Celui-ci met directement en contact le magma dacitique frais, sous haute pression, et accumulé pendant des jours et des jours sous le cryptodome, avec l’air ambiant. La différence de pression provoque l’explosion des gaz magmatiques et de la vapeur d’eau. Il s’agit d’une coulée pyroclastique, appelée aussi nuée ardente : un souffle composé de gaz surchauffés, de cendre, de pierre ponce et de roches pulvérisées qui commence à la vitesse de 350 km/h et accélère rapidement pour atteindre les 1080 km/h. Le phénomène est analogue à celui d’une bouteille de champagne répandant tout son contenu en un clin d’oeil, après que le bouchon a sauté.

Reid Blackburn retrouvé mort, 22 mai 1980Pendant trente secondes, la nuée ardente tue et pulvérise toute forme de vie végétale et animale. Les arbres et les corps sont volatilisés sur un rayon de 13 kilomètres. David Johnston, qui avait prédit cette coulée horizontale - contre ceux qui tablaient sur une nuée horizontale - , est pulvérisé. Reid Blackburn, qui a eu juste le temps de s’enfermer dans sa Volvo, est asphixié et réduit à l’état de squelette. La température monte à plus de 360 degrés.

L’explosion latérale se poursuit encore pendant une trentaine de secondes, gagnant en superficie, mais perdant en intensité : les troncs des arbres sont jetés à terre et forment des rayons concentriques ; mais la fournaise et les gaz tuent encore jusqu’à 30 kilomètres du cryptodome.