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samedi, 31 janvier 2015

Hôtel Duranton

hotel_39_rue_raynouard__1_.jpgHergé avait prononcé cette sentence : “Jacobs ne triche jamais”. Sachant celà, il était plus que probable que l’hôtel du joaillier Duranton-Claret, dans L’affaire du collier, avait un modèle. Le créateur de la série Blake et Mortimer avait certainement pris des photos lors de ses repérages parisiens. En s’appuyant sur l’album, nous en avions déduit que l’hôtel particulier devait se situer au numéro 39 de la rue Raynouard (XVIème). Mais à cet emplacement s’élève de nos jours un immeuble moderne de 9 étages… A quoi ressemblait l’hôtel de Duranton ? Quand avait-il été construit ? Quand a-t-il été démoli ? Nous publions aujourd’hui des images et des informations inédites sur le web.

Un célèbre collier, destiné à la reine Marie-Antoinette, que l’on croyait perdu, mais qui réapparaît au XXème siècle. Une réception hupée chez un joaillier avec des laquais en livrée d’époque. Un écrin vide, fleurdelysé, et avec un mot d’Olrik, lequel a subtilisé sans le savoir une vulgaire copie… Nous, lecteurs, imaginions un fastueux hôtel du XVIIIème siècle, survivant du vieux Passy aristocratique.

Mais il n’en est rien : la demeure a en réalité été construite au début du XXème siècle, aux alentours de 1906-1908, par un certain Gaston Bellêttre. Pour le compte de qui ? Nous n’avons pas réussi à le savoir. Avant elle, aucune construction notable, un ancien jeu de boules, quelques maisons, un terrain appartenant à la basoche parisienne. Et, surtout, une servitude : l’interdiction de boucher la vue vers le nord-est, sur la colline de Passy descendant vers la Seine. L’hôtel de Bellêttre devait ainsi constituer une belle entorse à cette servitude séculaire. Une révolution dans la physionomie de la rue Raynouard.

La rue Raynouard est l’une des plus anciennes rues de Passy. Ce sont surtout les numéros 47 (maison de Balzac) et 51-55 (immeuble des frères Perret) qui sont connus. Mais nous avons trouvé ceci, dans un vieux numéro (1907) du Bulletin de la Société de l’histoire de Paris et de l’Ile-de-France :

hotel_39_rue_raynouard__2_.jpg“A la fin du XVIIIème siècle, les propriétés n°s 39 à 45, d’une part, 42 à 48 bis d’autre part, appartenaient à la famille Métayer, représentée successivement par Achille et Jacques Métayer, puis par Jacques Métayer, greffier en chef de l’élection et subdélégué de la généralité de Paris, marié à Denise Métayer, et par l’avocat Jean-Charles Métayer. Le 5 octobre 1725, Denise Métayer vendit à Élisabeth de la Croix, veuve de Lubin Moullé, maire d’Auneau, une maison à porte cochère, correspondant aux n°s 42-44, et la portion des n°s 39-43 en bordure de la rue et qui était autrefois affectée à un jeu de boules ; il fut, à cette occasion, stipulé que, « pour ne point empêcher la vue de la campagne et de la rivière aux habitants de la maison Moullé, le terrain d’en face serait clôturé sur la rue par un simple mur d’appui, de trois pieds de hauteur, sauf à ses extrémités, où le mur, percé d’une porte, s’élèverait à sept et douze pieds au-dessus du pavé; qu’aucune construction et même qu’aucun arbre ne hotel_39_rue_raynouard__7_.jpgpourrait dépasser la hauteur du mur d’appui. » C’était ménager aux habitants de Passy, en même temps qu’à l’acquéreur et à ses ayants droit à venir, une vue délicieuse sur les jardins couvrant le coteau, sur la Seine et sur la campagne. Le 17 décembre 1730, un marchand, bourgeois de Paris, Jean Nolan, acheta de la veuve Moullé le terrain de l’ancien jeu de boules et une grande maison contiguë, agrandissant ainsi la propriété qu’il avait acquise, le ig septembre de l’année précédente, de la famille Carenda, en attendant que la fabrique de Passy lui vende, le 8 juillet de l’année suivante, une vieille maison, occupée par un blanchisseur, qu’il s’empressa de remplacer par une « petite maison » neuve ; ainsi constitua-t-il la propriété n°s 39-43, qui devait ultérieurement être à nouveau divisée. A sa mort, celle-ci passa, par licitation du 27 avril 1765, à son fils Jean-Claude, écuyer, gentilhomme servant du roi, à qui la possession du fief de la rue Berton, alors rue des Roches, a bien pu donner l’idée de se faire appeler Jean-Claude Nolan Desroches. En 1760, le propriétaire de la maison Moullé, Charles Desjobert, rappela son voisin à l’observation de la servitude non aedificandi ; il fit constater par André Mouchet, architecte-expert et entrepreneur des Bâtiments, qu’une rangée d’arbres des n°s 39-41 dépassait l’alignement du mur, ce qui ne l’empêcha pas de consentir à ce que celui-ci fût désormais monté à cinq pieds et demi du pavé, chaperon compris. Cette année même (1907), une nouvelle convention vient d’être passée entre les intéressés pour supprimer ou tout au moins réduire la servitude, puisqu’on a élevé aux n°s 39-41 un hôtel comportant, sur la rue, un rez-de-chaussée, un étage et un comble.”

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L’hôtel a une belle apparence classique. C’est le règne du pastiche de l’ancien, allié à tout le confort moderne : une salle à manger renaissance, un grand salon régence, une salle de billard à l’anglaise, chauffage par calorifère, ascenseur hydro-électrique. Quant àhotel_39_rue_raynouard__4_.jpg l’appartement des maîtres, les chambres sont de style Louis XV ou Louis XVI. La construction profite du dénivelé de 13 mètres en direction de la rue Berton : sous le rez-de-chaussée, au niveau de la rue Raynouard, il y a une buanderie, des caves, un atelier, une salle d’été ; et encore en dessous, d’autres caves, communiquant probablement avec les carrières et les anciennes galeries. Celles-là même par lesquelles Olrik est venu voller le collier. Celles-la même qui ont connu un fontis, en 1963 dans l’Affaire du collier, en 1976 dans la réalité.

Les cases de Jacobs nous laissaient imaginer, entre l’hôtel et la rue Berton, une cour gravillonnée bordée au nord par un corps de logis. En réalité, c’était un jardin étagé, avec un petit pavillon des communs comportant une cuisine, une remise et des écuries.

Mais le portail donnant sur la rue Berton, et par lequel Duranton s’échappe de nuit, a bien existé. Une vieille carte postale de Passy nous le laisse revoir, assez proche des dessins de Jacobs.

Nous pouvons lire, dans le Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet, que l’hôtel a été détruit vers 1968-1970 pour laisser place à un immeuble moderne imaginé par les designers du l’Oeuf centre d’études.


Commentaires

1. Le vendredi, 29 mai 2015, 17:35 par kronos

Bravo à vous d’avoir terminé avec brio mon étude sur l’Affaire du collier en trouvant les documents que je n’avais pas aller chercher aux Archives de Paris
Cordialement, Alain Lerman

2. Le samedi, 30 mai 2015, 16:01 par Thomas

Je peux vous envoyer le plan correspondant aux anciennes carrières sous l’hôtel Duranton… il semble difficile qu’un fontis s’y manifeste.

Merci de me répondre en mp !